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Les éditions Des femmes
C'est
en 1973, cinq ans après avoir co-fondé le Mouvement
de Libération des Femmes en France, que j'ai créé
les éditions Des femmes. Le projet a été
discuté pendant presque deux ans au cours de réunions
ouvertes, hebdomadaires, où se sont définies et élaborées
la structure juridique et les bases de fonctionnement de cette entreprise.
Simultanément, nous avons ouvert la première librairie
des femmes, (en France et en Europe), à Paris, au coeur du
quartier culturel, à Saint-Germain.
A ce moment-là, les luttes des femmes sont fortes, leurs
actions multiples pour conquérir leurs droits et affirmer
leurs libertés. Pourtant, c'est avec étonnement, scepticisme,
hostilité parfois que certains accueillent cette initiative.
Des féministes militantes déclarent même préférer
les collections que les éditeurs traditionnels se mettent
alors à leur proposer (pas pour longtemps, comme le prouvera
la suite).
J'ai
eu l'occasion d'en parler, lors d'un entretien pour la revue Le
débat, en mars 1990, et d'évoquer ce rêve
que j'avais depuis le début du Mouvement. Les luttes négatives
qu'il fallait bien mener, les luttes contre, pour vaincre l'oppression
ne me donnaient que des satisfactions très partielles et
très
ambivalentes.
Depuis le début, je voulais construire, donner lieu, tracer
des voies positives. Je voulais mettre l'accent sur la force créatrice
des femmes, faire apparaître qu'elles enrichissent la civilisation,
et qu'elles ne sont pas seulement les gardiennes du foyer, enfermées
dans une communauté d'opprimées. Je voulais ouvrir
le Mouvement à un public : publier. (1)
Il n'y avait alors pas d'autres éditions
de femmes en Europe et c'est vrai que cette initiative a ouvert
la voie : en 1975, en Italie, en 1976, en RFA, en 1977, en Grande-Bretagne,
au Portugal, en 1978, en Espagne... se créent des éditions
et des librairies "delle donne" "Frauenoffensive",
"Virago", "Das Mulheres", "ediciones
de feminismo", "Women's press"...
Le désir qui a motivé
la naissance des éditions Des femmes est davantage
politique qu'éditorial : à travers la maison d'édition,
c'est la libération des femmes qu'il s'agit de faire avancer.
Dès la conférence de presse que nous avons donnée
à Paris, en 1974, à l'occasion de la sortie des trois
premiers livres, j'ai précisé que ce n'était
pas une maison d'édition féministe au sens où
notre lutte et notre pratique n'étaient pas des revendications.
Au point de vue idéologique, la maison d'édition était
ouverte à toutes les démarches de lutte, luttes individuelles
ou collectives, et dans quelque champ que ce soit. Nous voulions
lever le refoulement sur les textes de femmes et publier le refoulé
des maisons d'édition (ce qui ne voulait pas dire publier
tous les manuscrits, ce qui aurait
été de l'idéalisme). Nous
l'avons fait, si bien qu'aujourd'hui
on parle massivement de l'écriture des femmes.L'être
humain naît sexué, fille ou garçon, mais aussi
être parlant. Nos expériences, nos actions sont en
permanence informées par cette détermination physiologique.
Pour l'homme, comme pour la femme, la physiologie, c'est le destin.
Mais à tous moments aussi, nos paroles, nos écritures
sont en accord ou en désaccord avec la contrainte que le
corps impose à la langue et à ses effets de fantasmes.
Né-e fille ou garçon, on devient
femme ou homme, masculine ou féminin : écrire ne sera
donc jamais neutre. Le destin anatomique se marque, se démarque
ou se remarque...
Pour nous, c'était un pari, un risque pris, que des textes
écrits par des femmes fassent travailler la langue, y fassent
apparaître, pourquoi pas une différence sexuelle. En
aucun cas, il ne s'agissait de déclarer a priori qu'il y
avait une écriture de femme.(2)
Editer, dans ce contexte, prend alors un sens
nouveau. Publier des livres, c'est assister des femmes écrivains
dans leur travail de mise au monde de textes. De textes filles peut-être,
et participer ainsi à la symbolisation d'un engendrement,
mettre à jour ce rapport mère-fille que la théorie
psychanalytique tend à ignorer.
Il y a une région
de l'expérience qui n'est jamais questionnée : c'est
l'enfantement d'une fille. L'homosexuation. Le lieu de la différence
fondamentale. A se limiter à l'Oedipe, les femmes s'éloignent
de leur sol natif. Quand une femme donne naissance à une
enfant-fille, elle renoue avec sa propre naissance sur le mode actif.
Mais ce qui se passe entre ces deux-là, mère et fille,
ne doit pas être dit, on n'en parle jamais. Il s'agirait d'en
parler enfin, de repérer les chemins de cette symbolisation
différente, de publier le refoulé. Pour une femme,
de même que pour un homme, on peut s'en référer
à Freud quand il écrit : "wo es war soll Ich
werden" (où ça était, Je dois advenir).(3)
Depuis 1974, nous avons publié plus de
400 titres, répartis en une dizaine de collections : témoignages
de vie, de luttes, documents, fictions, essais, écrits d'hier,
biographies, correspondances, poésie, théâtre,
livres d'art et de photos, scénari, livres cassettes...
Pour certains écrivains, les éditions Des femmes
ont été un lieu de naissance : pour Chantal Chawaf,
par exemple, qui avec Rétable, ou La rêverie
a là commencé son oeuvre ; pour Victoria Thérame,
traduite aujourd'hui dans plusieurs pays d'Europe et dont le premier
texte avait été refusé partout ; pour Annie
Cohen, qui se consacre à l'écriture après avoir
été militante féministe.
D'autres, qui comptaient déjà
parmi les plus grands écrivains contemporains français,
telle Hélène Cixous, ou des auteurs confirmés
comme Jeanne Hyvrard ont connu aux éditions Des femmes une
seconde naissance.
Des auteurs classiques comme Madame de Staël ou Madame de Charrière
y ont retrouvé vie et actualité, et George Sand y
donne la mesure de son oeuvre, trop longtemps occultée par
le poids de son mythe.
Les éditions Des femmes ont, dès
l'origine, vocation internationale. Manifeste dans l'intitulé
d'une des premières collections "femmes en luttes dans
tous les pays", cette vocation s'exprime dans des publications
de solidarité, pour faire connaître la situation, les
révoltes et les luttes de femmes d'Afghanistan, de femmes
russes, de femmes d'Amérique latine, d'Algérie, de
Chine, d'Inde, ou du Japon... Il est bon de rappeler le rôle
joué dans la libération d'Eva Forest et de ses camarades
détenus dans les prisons franquistes par la publication de
ses Lettres de prison. La première édition
bilingue a pu passer en Espagne. Leur traduction immédiate
dans le monde entier, alertant l'opinion internationale, a levé
le secret où ils étaient isolés, les sauvant
du même coup de la peine qui menaçait leur vie.
Eva Forest, dans sa préface à son Journal et lettres
de prison, a montré ce rôle de solidarité
qu'a joué la publication : " Il s'agit d'un livre
de circonstance. Un livre prétexte pour attirer l'attention
sur un problème collectif, un livre de solidarité
en somme... Avec quelle émotion, à travers la vitre
du parloir ternie par les larmes ou la chaleur de notre souffle,
j'ai lu cette pétition qu'elles ont publiée dans Le
Monde, qui a été l'une des premières bouffées
d'optimisme à nous parvenir du dehors."
Les féministes russes, rédactrices
du "premier journal libre de femmes", l'Almanach Femmes
et Russie, grâce à la publication de leurs écrits,
dès 1980, en français et en russe, ont pu compter
sur une solidarité internationale. Tatiana Mamonova et Ioulia
Voznesenskaia ont à plusieurs reprises témoigné
que c'est ce qui les avait sauvées des camps et leur avait
permis de s'exiler.
Les pétitions en faveur de Duong Thu Huong, auteur vietnamien,
emprisonnée en 1991, ont été largement soutenues
et amplifiées par la publication de ses romans : Les paradis
aveugles et Roman sans titre.
La publication des discours politiques, Se libérer de
la peur, de Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991, préfacés
par François Mitterrand et Vaclav Havel, a permis de répercuter
la voix d'une femme de courage et de liberté.
Face au refoulement universel dont les femmes
sont victimes, les éditions Des femmes se sont donc
donné pour but de faire connaître leurs écrits.
Publier les essais de Naoual El Saadaoui est, dans cette perspective,
aussi important que de publier l'oeuvre d'Amrita Pritam, même
si les risques éditoriaux ne sont pas les mêmes.
La coédition avec une maison d'édition de femmes espagnole
des Cahiers de doléances des femmes, à l'occasion
du Bicentenaire de la révolution française, participe
du même geste.
Outre Anaïs Nin, Virginia Woolf - dont le très célèbre
Trois Guinées n'était pas traduit en France
-, les éditions Des femmes ont entrepris de faire
connaître l'oeuvre de fiction de Lou Andréa Salomé,
ou l'intégralité de l'oeuvre de grands auteurs brésiliens
comme Clarice Lispector et Nélida Pinon, d'un écrivain
japonais telle Yuko Tsushima, ou de faire découvrir deux
écrivains vietnamiens, Pham Thi Hoai, et Duong Thu Huong,
qui jouent un rôle essentiel dans ce que l'on appelle la renaissance
littéraire au Viêt-Nam...
Cette question d'un sujet femme interpelle tous les champs de la
pensée contemporaine. La publication des actes des Etats
généraux des femmes organisés par l'Alliance
des Femmes pour la Démocratie, le 8 mars 1989, ou la création
d'une collection "les femmes et l'histoire" ou de "La
philosophe" (1984) en témoignent.
Une autre collection au coeur de notre production
mérite d'être signalée : "la psychanalyse",
"la psychanalyste", créée en 1986.
Psychanalyste moi-même, j'ai créé et animé,
dès le début du mouvement des femmes, une instance
de recherche "psychanalyse et politique", pour comprendre
et analyser à la fois la spécificité des femmes,
leur force, et les freins à leur accomplissement. La psychanalyse
m'a toujours paru un outil essentiel dans ce travail. Aussi, cette
double collection accueille-t-elle de nombreux textes de Hanna Segal,
Karen Horney, Margaret Mitscherlich, Janine Chasseguet-Smirgel,
Bela Grunberger, Sudhir Kakar, Margaret Little, et aussi de Berta
Pappenheim - la célèbre Anna O de Freud...
En 1980, j'ai eu envie de faire une "bibliothèque
des voix". A l'époque, il n'y en avait pas en France
et très peu, non plus, ailleurs. Je voulais dédier
ces premiers livres parlants à ma mère, fille d'émigrants,
qui n'est jamais allée à l'école, et à
ma fille qui se plaignait encore de ne pas arriver à lire,
et à toutes celles qui entre interdit et inhibition ne trouvent
ni le temps, ni la liberté de prendre un livre.
Je crois que par l'oreille on peut aller très loin... On
n'a peut-être pas encore commencé à penser la
voix. Une voix, c'est l'Orient du texte, son commencement. La lecture
doit libérer, faire entendre la voix du texte -qui n'est
pas la voix de l'auteur-, qui est sa voix matricielle, qui est dans
lui comme dans les contes le génie est dans le flacon. Voix-génie,
génitale, génitrice du texte. Elle y est encryptée
dirait Derrida, prisonnière dirait Proust.
La "bibliothèque des voix" compte aujourd'hui plus
de 100 titres. Sont ainsi regroupés les voix et les textes
de Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Julien Gracq, Françoise
Sagan, Marie Susini, Danielle Sallenave, Georges Duby, et Catherine
Deneuve, Isabelle Adjani, Arielle Domsbale, Jean-Louis Trintignant,
Nicole Garcia, Michel Piccoli, Marie-Christine Barrault, Anny Duperey,
Daniel Mesguich, Fanny Ardent ... prêtent
leur voix à Madame de Lafayette, Diderot, Balzac,
Colette, Proust, Freud ou Stefan Zweig...
Les éditions Des femmes ont sans
aucun doute joué un rôle moteur dans la vie éditoriale
et culturelle françaises. Elles ont suscité, dans
les années 75, un foisonnement de "collections femmes"
et, plus récemment, des vocations de femmes éditrices,
phénomène qui marque de manière symptomatique
la dernière décennie.
La vocation profonde des éditions Des femmes et leur
rôle ont toujours été de :
rendre visible l'apport des femmes à tous les champs
de la connaissance, de la pensée et de l'action,
stimuler la création des femmes et leur désir
d'entreprendre,
enrichir le patrimoine culturel.
Les éditions Des femmes ont conquis une position originale
qu'elles ont eu à coeur de défendre. Ce qui ne fut
pas toujours facile, quand la médiatisation à outrance
participe à la restauration des conservatismes.
Antoinette Fouque
1.Entretien intitulé "Femmes en
mouvements : hier, aujourd'hui, demain", paru dans Le Débat
n°59, mars-avril 1990, Gallimard.
2 . Le Débat, op.cit.
3. Cf. l'entretien avec Catherine David, paru dans Le Nouvel
Observateur du 15 avril 1983.
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