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fictions Hélène Cixous

 

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Bibliothèque des Voix

Hélène Cixous
Ou l'art de l'innocence
310 p. - 14 €
1981

Il y a la langue qui comme la vie peut être sans limite et qui ne demande qu'à nous en dire plus, se parle et s'accroît, et ne nous refuse jamais un mot, car elle est de son inépuisable invention.
... La langue engendre un nouveau mot, et le mot résonne, et elle écoute, et elle entend qu'il est vivant et vigoureux, et il est déjà debout encore humide et chancelant sur ses petites lettres, et déjà prêt à se jeter dans le courant d'un grand parler composé de mots chevronnés, et le mot se faufile les lettres encore collées sur la tête et sur tout le corps, déjà agile et as
suré et prend place au coin d'une phrase, et la langue se dit qu'il sonne bien, et qu'il ira loin et rira loin, si les hommes-hommes ne lui ôtent vie, et elle éclate de rire. Or, le rire de la langue, ils ne veulent pas le supporter, le rire de la langue part des ovaires où se forment aussi les mots qui produisent les hormones femelles et musicales agissant sur le système nerveux spirituel, traverse le corps qu'il irrigue et fait jouir sur 6700 km, s'écoule ensuite par la Nubie et l’Égypte, en donnant et recevant, et ce couler allant croissant se jetant et s'ajoutant, ils ne peuvent pas le supporter, car la langue rit rouge en sortant du lac Victoria, et inonde jusqu'à Khartoum où toujours victoriante, elle rit bleu aussi, elle rit nil, elle nille femme, et de toutes ses couleurs, elle s'épanche dans l'air méditerranée, qui rit aussi depuis ses tréfonds de femme, de l'utérus jusqu'à la lune, et cela ils ne peuvent vraiment pas le tolérer, je le sais, tu le sais chaque femme le sait.
... Mais, à force de le savoir, il arrive que la langue, qui est puissante, mais fragile, comme nous et influençable comme les nouvelles mariées, par pitié, par pitié ou piéterreur, il arrive qu'elle se contienne, par générosité, qu'elle impose silence à tous les mots qui s'agitent dans ses chants, pour laisser aux murs le temps de s'ouvrir eux-mêmes, c'est une erreur : une femme demande-t-elle à ses barreaux : sortirai-je ou ne sortirai-je pas ? Erreur...
... J'aimerais écrire comme un poisson dans l'écriture, entièrement adoptée par la mer. Je rêve de pouvoir faire surprendre l'écriture vivante, par l'autre, de la non-prendre, mais comment ? Que ne puis-je écrire loin de moi, loin du papier ! Dicter à mon amie ce que l'écriture me dicte, sans perdre la mer.
Viennent Antouylia, Aura, Amyriam..., et improvisent : ceci est leur livre d'aventures au-delà de moi-même, près des origines de l'écriture. Il est infiniment plus libre que moi.
H.C.

 

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