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Hélène Cixous
Or, les lettres de mon père
200 p. - 12,50 €
1997

" Je n’ai jamais reçu de lettres de mon père, ni de son vivant, ni de sa mort, pendant quarante ans pas une lettre pensai-je à peine et doucement, sans remuer les lèvres de crainte de chasser par un frémissement le passé encore posé sur le coin de la table, les ailes à demi fermées encore pour quelques instants. Quelque chose de doux et de silencieux va s’en aller et ne jamais revenir.
Et voici devant moi entassées par centaines ses apparitions, je les vois respirer, sous la poudre de poussière des centaines de lèvres, et elles vont s’ouvrir, un geste de moi, elles vont laisser échapper la voix de mon père le vrai, celle dont je n’avais jamais vu les traits, le pas est vif, la courbe nette. Quarante ans dans le désert sous un sable elles demeurent sans existence, impérissables gisantes sans protester, dans une obéissance enfantine aux ordres du silence. Tues vives.
Et maintenant modestes puissantes nombreuses elles attendent entassées dans le carton marque BébéConfort un geste de ma part, les recueillerai-je, les accueillerai-je, les lettres de mon père. » H.C.

OR les lettres de mon père. Du pur événement : de l’arrivage. Par un coup imprédictible de la destination, les lettres d’Oran écrites par Georges Cixous, en 1935, en 1936, à Eve Klein, la fiancée allemande, arrivent, cinquante ans après la mort du signataire, à la narratrice qui est la fille. Fille, en 1995, d’une mère de quatre-vingt six ans et d’un père, jeune homme disparu, dont elle n’a jamais fini de faire son deuil. Toutes les lettres du père, écrites quotidiennement, arrivent une seconde fois, toutes ensemble - cinq cents - rangées dans une boite en carton : minuscule cercueil d’une existence couchée sur les pages. L’être écrit.
Tel est l’impensable : la rencontre sur l’abîme du père et de la fille. Car le père n’est pas encore père lorsqu’il écrit. Les lettres, c’est son legs à la fille de l’état de fiançailles _ alors que, déjà, il n’est plus, ce père. Legs de la promesse. Le lien, l’alliance, l’anneau d’OR. Préparatifs de noces au bord de la tombe.
Gardant aux messages épistolaires le voile, la poussière, la buée du temps, le récit fait miroiter les diverses facettes de l’histoire ; il en fait résonner des échos, deviner des murmures, des voix, des accents d’époque. Arrêter à l’incertitude de certains moments. Ne montrant pas, il expose davantage les lettres en souffrance. La souffrance de ces lettres : exposées au plus grand risque – perte, oubli, refoulement qui constituent l’adresse inespérée du père. La fantastique fragilité par où elles abordent, "cinquante ans après l’heure de leur expédition", la destinataire.
En vérité, rien n’est plus beau que ce suspens, ce livre du suspens ; suspendu entre vie et mort. OR : signal que le lecteur doit dresser l’oreille. Lire l’oreille tendue vers les revenants, tous les sens en alerte sur le qui vive.

 

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