Sami Frey interprète Je me souviens
de Georges Perec 1 CD - 16 € Je ne sais où se sont brisés les
fils qui me rattachent à mon enfance. Comme tout le
monde ou presque, j'ai eu un père, une mère,
un pot, un lit-cage, un hochet et, plus tard, une bicyclette
que, paraît-il, je n'enfourchais jamais sans pousser
des hurlements de terreur à la seule idée qu'on
allait vouloir relever ou même enlever les deux petites
roues adjacentes qui assuraient ma stabilité ,
écrit Georges Perec dans W, ou le souvenir d'enfance
(Denoël, 1975).
Ces Je me souviens ne sont pas exactement des souvenirs,
et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux
de quotidien, de choses que, telle ou telle année,
tous les gens d'un même âge ont vues, ont vécues,
ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été
oubliées ; elles ne valaient pas la peine d'être
mémorisées, elles ne méritaient pas de
faire partie de l'Histoire, ni de figurer dans les Mémoires
des hommes d'État, des alpinistes et des monstres sacrés.
Il arrive pourtant qu'elles reviennent, quelques années
plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu'on
les a cherchées, un soir, entre amis : c'était
une chose qu'on avait apprise à l'école, un
champion, un chanteur ou une starlette qui perçait,
un air qui était sur toutes les lèvres, un hold-up
ou une catastrophe qui faisait la une des quotidiens, un best-seller,
un scandale, un slogan, une habitude, une expression, un vêtement
ou une manière de le porter, un geste, ou quelque chose
d'encore plus mince, d'inessentiel, de tout à fait
banal, miraculeusement arraché à son insignifiance,
retrouvé pour un instant, suscitant pendant quelques
secondes une impalpable petite nostalgie. G.P.